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ABORIGÈNES
AUSTRALIENS
Autochtones d’Australie
depuis au moins cinquante mille ans, les Aborigènes n’en sont devenus citoyens à
part entière qu’après le référendum de 1967. Leur qualité de premiers occupants
du sol ne fut reconnue qu’en 1993 avec la loi sur les titres fonciers
autochtones (Native Title Act) qui invalida le statut de terra nullius (terre
sans propriétaire) du continent, grâce auquel les Britanniques avaient pu en
prendre possession en 1788 sans signer de traité avec les habitants. Pour
signifier leur appartenance à un peuple, ils ont obtenu également l’attribution
de la majuscule à l’exonyme « aborigène », mot hérité des Latins (ab-origine,
depuis l’origine) continuant de s’appliquer à de nombreux autres peuples
premiers occupants d’un territoire.
Spirituellement
liée à la terre, à la faune et à la flore, l’organisation sociale
traditionnelle aborigène est très complexe et varie selon les régions et les
langues ; ces dernières sont au nombre de plus de deux cents, réparties en
douze familles linguistiques. Malgré cette diversité, les échanges d’objets et
de rituels ainsi que les mythes sur la formation du paysage et l’instauration
de règles sociales par des voyageurs totémiques ont tissé un maillage d’itinéraires
multiples reliant quelque cinq cents tribus d’un océan à l’autre.
L’étude des
Aborigènes a largement inspiré les grands penseurs des sciences de l’homme. Marcel
Mauss, Émile Durkheim, Sigmund Freud, et Claude Lévi-Strauss ont chacun commenté
les données des premiers observateurs, analysant les systèmes dits totémiques
des premiers Australiens comme des formes élémentaires de la société et de la
religion. L’idée que ces populations à la technologie de pierre seraient des
survivantes de la préhistoire a servi de prétexte à de nombreux préjugés et
crimes, de la ségrégation jusqu’aux massacres. Depuis les années 1970, l’anthropologie
fait une relecture critique de la tradition ethnographique et, dans la lignée
de David Unaipon (1872-1961), inventeur et écrivain engagé, les Aborigènes
prennent la parole comme militants politiques, sportifs, artistes, juristes ou
anthropologues.
1.
Ethnocide et ségrégation
Dès la constitution
par les six anciennes colonies britanniques d’un État fédéral autonome, en
1901, l’administration australienne (Native Welfare) s’est employée à déraciner
les populations indigènes de leur environnement de naissance, en les déportant
dans des réserves, où il leur était interdit de reprendre leurs chasses semi-nomades
et souvent de pratiquer leurs rites et d’élever eux-mêmes leurs enfants. Au
début du XXe siècle,
un missionnaire allemand, T.J. Bishof,
appointé « protecteur » des Aborigènes du Nord-Ouest, proclama,
en plein accord avec les doctrines eugénistes régnant à cette époque, que
tout métissage mettrait en danger l’avenir de l’Australie ; il recommanda
de concentrer les Aborigènes dans des zones « protégées » pour empêcher
qu’ils ne rencontrent des colons européens ou des contractuels asiatiques.
Secondé par la police, le service social reçut à la même époque pour mission
de rassembler de force tous les enfants à la peau plus claire que les autres.
Les enfants métis étaient ainsi isolés et envoyés dans des institutions lointaines
pour y apprendre à servir les colons. Le Native Welfare les gardait sous sa
tutelle leur vie durant, gérant pour son propre compte aussi bien les dons
des employeurs satisfaits que ceux des parents non aborigènes qui espéraient
se les voir restituer un jour. Sur toute la période d’application de ce système,
entre 1905 et 1960, la Commission royale d’enquête sur la « génération
volée » (Stolen Generation) a estimé qu’un enfant de couleur sur
cinq a été enlevé à ses parents.
L’enlèvement
et la déportation des enfants partait du postulat qu’il fallait « assimiler
la race » par l’éducation et par le contrôle des mariages et des naissances.
Les gènes aborigènes étant récessifs, les autorités développèrent la politique
du « blanchiment » (whitening), qui consistait à marier les
filles à plus clair qu’elles pour qu’en quelques générations disparaisse toute
trace apparente d’ascendance aborigène. Pour le peuple aborigène déjà décimé
durant la période coloniale britannique – entre 250 000 et 750 000 individus en
1788 contre 31 000
en 1911 (d’après Colin Tatz) –, cette politique, ajoutée à la poursuite
des massacres et de nombreux autres actes criminels tels que l’empoisonnement
des points d’eau ou la distribution de couvertures et de vêtements porteurs
de germes infectieux, impliquait ni plus ni moins qu’une disparition planifiée,
un ethnocide.
Dans le texte
de la loi sur les « natifs » de 1963, cette politique d’assimilation
se traduisait encore par l’affirmation du principe que tous les Aborigènes
ou « partiellement Aborigènes » (part-Aboriginal) devaient
atteindre le mode de vie et partager les mêmes croyances que les autres Australiens.
À cette époque n’étaient classés comme « natifs » que les individus
ayant plus d’un quart de sang aborigène (quarteron, quadroon). Le recensement
de 1996 comptait 352 970 personnes identifiées
comme aborigènes. Aujourd’hui bien des descendants d’Aborigènes ont la peau
claire. La plupart de leurs parents ont connu les réserves, les missions et
l’exclusion des droits minimaux de citoyens (alors qu’ils ont été largement
mobilisés par l’armée durant la Seconde Guerre mondiale). Ils ont hérité d’une
histoire et d’une identité aborigène qu’ils revendiquent. La politique d’assimilation
a échoué et, lorsque la Commission royale sur la « génération volée »
a permis au cours des années 1990 d’accéder aux dossiers familiaux, de nombreuses
personnes adoptées ou leurs descendants ont découvert leur origine aborigène,
et tenté de renouer des liens avec la communauté de leurs aïeux, même si la
séparation remontait à plusieurs générations.
Dans les missions,
les fermes ou les autres entreprises des colons, les Aborigènes
, même éduqués, ne pouvaient prétendre à un salaire. Hommes et femmes travaillant
dans les grands élevages de bétail ne recevaient que quelques rations de nourriture,
du tabac et des vêtements, et l’autorisation pour leur famille de camper à
proximité. Résistance et grèves dans les fermes n’aboutirent qu’à l’octroi
d’un paiement de misère. Les colons avaient partie liée avec le Native Welfare.
Lorsque le référendum de 1967 accorda à tous les Aborigènes la citoyenneté
et la garantie d’un salaire minimum, ceux-ci furent massivement chassés des
fermes. Acculés à une sédentarisation forcée dans les nouvelles réserves et
les bidonvilles à la périphérie des villes, ils allaient vite connaître – faute
de travail – des conditions de vie alarmantes.
Jusqu’à la fin
des années 1960, les carrières d’acteurs et surtout de sportifs furent les
seules voies d’une émancipation limitée pour une minorité. Ils restaient
cependant exclus de la société blanche, sauf s’ils obtenaient un certificat dit
d’exemption qui leur interdisait de fréquenter leur famille d’origine.
Même les athlètes
renommés ne pouvaient échapper aux humiliations incessantes. En 1916, malgré ses
performances exceptionnelles au cricket, Jack Marsh ne fut pas intégré à l’équipe
nationale en raison de sa couleur, et des agresseurs le battirent à mort en
pleine rue sans être poursuivis. En 1920, le joueur de football australien
William Cooper, d’origine yorta yorta, s’engagea dans la lutte contre les discriminations.
Il organisa une pétition en 1935, puis, en l’absence de réponse du
gouvernement, proclama une « journée de deuil » en 1938. Champion de
boxe et de course, Douglas Nicholls devint pasteur en 1944 puis forma l’Aboriginal
Advancement League en 1957. Il fut nommé gouverneur de l’État d’Australie du
Sud en 1976. Charlie Perkins, boxeur d’origine arrernte, organisa en 1965 une grand
rally pour la liberté, dénonçant le traitement des Aborigènes. En 1969, il
participait à la création de la National Aboriginal Sports Foundation avec
Douglas Nicholls et le champion de basket Michael Ahmatt, idole des jeunes. En 1971,
Evonne Goolagong remportait le tournoi de tennis de Wimbledon.
2.
Résistance et nouvelles législations
En 1972, à Canberra,
des militants aborigènes montent devant le Parlement fédéral une tente en guise
d’ambassade, « Aboriginal Tent Embassy », pour protester contre le
traitement infligé à leur peuple et revendiquer droits territoriaux et droit d’autodétermination.
Un drapeau aborigène est conçu : barre noire en haut pour les gens, barre
rouge en bas pour la terre et le sang versé, et cercle jaune au milieu pour le
soleil et l’espoir. Entre 1972 et 1975, le gouvernement travailliste de Edward
Gough Whitlam entreprend une redéfinition complète de la politique fédérale. À compter
de cette époque, celle-ci se veut respectueuse du principe d’autodétermination (self-determination),
en réalité ramené bien vite au principe de self-management, pour que les
Aborigènes s’assument économiquement et ne soient plus des assistés. Au côté du
ministère des Affaires aborigènes (Office of Aboriginal Affairs) est créée l’Aboriginal
Development Commission (A.D.C.), pour financer des projets communautaires de développement,
et la National Aboriginal Conference (N.A.C.), instance consultative élue
visant une réorientation de la politique indigéniste. Des Conseils de la terre
aborigènes (Land Councils) sont créés dans différentes régions pour négocier
les nouvelles modalités économiques et territoriales avec les autorités locales.
La loi du 16 décembre 1976 (Northern Territory Land Rights Act) va
permettre les premières reconnaissances d’un droit foncier des Aborigènes sur
les réserves situées dans le Territoire-du-Nord qui relève directement de la législation
fédérale, contrairement aux six autres États australiens, qui ont leurs lois
propres. C’est ainsi que le site de Ayers Rock, lieu sacré dénommé Uluru par
les Aborigènes, a été « restitué » à la tribu des Anangu par un
accord passé avec le gouvernement fédéral en 1985.
Mais il faut
attendre 1992 et le dénouement du procès mené par le militant Edward Koiki Mabo
et d’autres Aborigènes de l’île de Murray (détroit de Torres), pour que la
Haute Cour d’Australie fasse prévaloir pour la première fois des titres de
propriété foncière traditionnelle (Native Titles) contre le principe d’annexion
d’une terra nullius, défendu par l’État du Queensland.
Si les
descendants d’Aborigènes sont désormais
de plus en plus nombreux à revendiquer leur identité aborigène, il reste
que les statistiques révèlent toujours une situation sociale dramatique pour
une grande partie de ce peuple. Constituant 2 p. 100 de la population
australienne (dont un quart dans le nord du continent), ils représentent 40 p. 100
des effectifs dans les prisons. Les taux de mortalité des enfants et des
adultes par maladies, accident ou suicide sont ceux du quart-monde. Malnutrition,
alcoolisme et violence domestique s’aggravent dans les villes et les communautés
de brousse les plus isolées, qui pourtant tentent d’y interdire l’alcool. Des
militants aborigènes, appuyés par certains intervenants sociaux, invoquent la nécessité
de thérapies collectives (collective healing) pour que les multiples
traumatismes endurés depuis l’époque coloniale puissent être exprimés et partagés
par la communauté. Pour beaucoup d’organisations aborigènes, il s’agit de dépasser
le statut de victime pour promouvoir des procédures encourageant l’estime de
soi (self-esteem).
Une nouvelle élite,
issue du militantisme ou des institutions éducatives, trouve aujourd’hui des
emplois administratifs, notamment à l’A.T.S.I.C. (Aboriginal and Torres Strait
Islander Commission), organisme qui a remplacé l’A.D.C. et la N.A.C. en 1990,
avec d’un côté une administration de fonctionnaires répartis en soixante régions
et de l’autre des conseils régionaux élus. Mais, après l’accalmie des années 1980,
les tensions raciales ont repris. Influencée par certains médias, une partie de
l’opinion australienne est hostile aux Aborigènes qu’elle croit « privilégiés »
du fait que les lois leur accordent certaines allocations spécifiques et la
possibilité de revendiquer la restitution de leurs terres ancestrales. En
pratique, aucune terre n’a encore été restituée sous le nouveau régime fédéral
du Native Title Act de 1993, qui reconnaît aux groupes aborigènes le droit de
présenter des revendications territoriales devant un tribunal spécial. Les
centaines d’actions engagées, longues et coûteuses, suscitent de multiples
conflits, y compris entre Aborigènes. En revanche sont remis en cause les
arrangements fonciers permis par la loi de 1976, par exemple avec les trusts
miniers qui avaient accepté depuis lors de payer des compensations aux Aborigènes.
À la fin des
années 1990, l’insatisfaction persiste. Les descendants des populations malmenées
pendant des générations ont beaucoup de mal à affirmer leur autonomie, la
bureaucratie fait obstacle à chaque véritable initiative d’autogestion. Les
Aborigènes découvrent avec amertume à la commission des peuples indigènes de l’O.N.U.
que, pour le gouvernement australien, self-determination ne signifie pas
souveraineté.
Lors des jeux
Olympiques de Sydney, en septembre 2000, la médaille d’or du 400 mètres
remportée par l’athlète Cathy Freeman a pu faire illusion. Certaines
organisations avaient prôné le boycottage des Jeux, en raison des ambiguïtés de
l’événement. Le tour d’honneur de la championne portant les drapeaux aborigène
et australien, retransmis mondialement par la télévision, fut un triomphe,
contrairement à la montée sur le podium de la même athlète arborant le drapeau
aborigène lors des jeux du Commonwealth de 1994, qui fit scandale. Le sport développe
les forces d’identification communautaire : les joueurs de rugby aborigènes
comme Mal Meninga ou Mark Ella ou du sport national, le football australien,
comme Nicky Winmar, fascinent leur peuple. Mais il est tout autant un outil d’assimilation
de la spécificité culturelle et politique des Aborigènes.
3.
Le cas des Warlpiri
Chasseurs-cueilleurs
semi-nomades du désert Tanami (Territoire-du-Nord), les Warlpiri ont été sédentarisés
de force dans les années 1950, obligés de vivre dans quatre réserves à la
lisière du désert. Pour garder la mémoire des terres où ils n’avaient pas
le droit de retourner, ils ont continué à raconter et célébrer par leurs récits
les habitudes migratoires des animaux, les rythmes saisonniers de la flore,
les points d’eau, le réseau géographique des lieux où ils voyageaient. Le
Land Rights Act de 1976 leur a permis de préparer une revendication territoriale
avec l’assistance de juristes et d’ethnologues. Après deux ans de procès,
une partie de leur territoire leur a été restituée sous la forme d’un titre
foncier déposé dans un trust. Les quelque 3000 Warlpiri
ont alors réinvesti leur territoire de survie traditionnelle – 600 kilomètres
du nord au sud et 300 kilomètres d’est en ouest. Ce retour à la terre,
commun à de nombreux Aborigènes, est appelé le mouvement des homelands
ou outstations : habitats saisonniers constitués de baraques ou
maisons de tôles, d’un puits à éolienne, avec parfois l’électricité solaire
pour le pompage de l’eau, la lumière et un congélateur.
Lorsque les
trusts miniers australiens et internationaux, ont entrepris des explorations
dans le désert à la recherche de gisements d’or abandonnés depuis les années 1930,
ils ont dû négocier avec les Warlpiri et leurs voisins. En effet, les Aborigènes
dont les terres ont été restituées ont un droit de consultation sur l’utilisation
du sol et du sous-sol : ils peuvent demander la protection de sites considérés
comme sacrés et le versement de royalties aux gardiens rituels des terres
correspondantes.
Chaque Aborigène
est gardien de certains itinéraires mythiques associés à des lieux et des
totems et célébrés par des rites où les mythes sont peints, chantés et dansés. C’est
au nom de ces attaches sacrées que les sites doivent être protégés et que le
corps de chaque individu doit être peint avec les signes totémiques de son itinéraire
ancestral, afin que se maintienne l’environnement et tous ses liens avec les
espèces vivantes et les humains. Les longues épopées mythiques, qui racontent
la formation du paysage et l’instauration des règles sociales et religieuses,
constituent ce que les Warlpiri appellent Jukurrpa et traduisent en
anglais – à l’instar de concepts similaires dans d’autres langues aborigènes –
par Law (Loi) ou Dreaming (Rêve). Le Dreaming opossum des
Warlpiri raconte qu’un jeune opossum fâché contre son groupe partit à l’est
demander de l’aide aux peuples Opossum et Prune noire qui le suivirent pour se
battre au cœur du désert Tanami. Tous les Opossums s’entre-tuèrent, devenant
des rochers granitiques, et le peuple Prune noire disparut sous terre,
ressortant un peu plus loin pour former une source dans les rochers. Les
groupes qui se disent les descendants de ces ancêtres totémiques sont en
relation de « compagnie », partageant des droits d’accès aux
ressources locales.
Cette région
de grands rassemblements rituels, favorisée par ses points d’eau permanents,
fut le lieu du premier contact, souvent violent, avec les explorateurs et
mineurs européens. Elle suscite aujourd’hui la convoitise des compagnies minières.
Que le site sacré continue à être un enjeu de conflit confirme la permanence
du mythe et l’injonction de la Loi obligeant les différents groupes gardiens
du site à négocier. L’enjeu est de continuer à gérer les droits d’usage, y
compris la répartition des royalties, plutôt que de risquer la guerre qui
détruisit les ancêtres. Le mythe est intégré de diverses manières dans le
quotidien tant social qu’individuel. La reconnaissance des attaches spirituelles,
qui lient chacun à des lieux avec un patrimoine associé de chants, peintures
et danses
, a favorisé une transition économique. Ne pouvant plus vivre de chasse et
de cueillette, les Warlpiri sont devenus économiquement dépendants des revenus
miniers, et aussi de leur production pour la vente aux galeries de toiles
qui reproduisent les itinéraires sacrés des ancêtres totémiques dont chaque
peintre est gardien.
4.
Spiritualité : le Dreaming et la terre
Les sociétés
aborigènes diffèrent beaucoup selon les régions et leur environnement. Mais
certains principes leur sont communs, notamment le concept de Dreaming (rêve).
Plutôt que comme un âge d’or mythique des origines et de la création, il faut l’entendre
comme la mémoire virtuelle de tout ce qui fut, est et sera une mémoire de la
terre et du cosmos. En ce sens, le Dreaming constitue un espace-temps
parallèle où les hommes se ressourcent en rêve et dans les rites, pour réactualiser
les attaches spirituelles qui les associent individuellement et collectivement à
des sites terrestres. Les ancêtres, qui ont présidé à la formation de ces
lieux, à la reproduction de toutes les espèces animales et végétales, de l’eau,
de la pluie et de toutes les formes culturelles, continuent à agir à chaque
naissance et dans l’environnement : ils sont eux-mêmes des Dreamings,
des mémoires qui se matérialisent sous de multiples formes, site, faune, flore,
nuage, ouragan, et tout enfant à naître. À ce titre, chacun est considéré comme
l’incarnation d’un esprit totémique du Dreaming propre à la communauté.
Sur tout le
continent, des milliers de toponymes sont nommés : tout accident
topographique, colline, rocher, source, tout arbre un peu ancien, toutes les
rivières, les ruisseaux et les lits de sable qui ne se remplissent d’eau que
pendant la saison des pluies, les estuaires et les récifs. Que les sites soient
pour nous naturels – grotte, dépôt d’ocre, etc. – ou culturellement
marqués de peintures, gravures rupestres, pétroglyphes ou arrangement de
pierres, tous, du point de vue des Aborigènes, sont la trace vivante du passage
ancestral de héros fondateurs et de leur présence éternelle sous forme d’esprits
veillant sur les hommes. Tous les lieux nommés sont donc les balises d’un
patrimoine culturel et spirituel. La terre est comme un livre rempli de signes
vivants.
De tout temps,
certains sites étaient communs à plusieurs groupes et leur gardiennage se négociait
au rythme des alliances, faisant fluctuer les frontières et les droits
territoriaux. Lorsque les hommes et les femmes sont gardiens de sites, ils ont
des responsabilités rituelles à leur égard. Pour que le savoir hérité des ancêtres
puisse se transmettre, il faut accomplir des rites – danser, chanter,
peindre le corps et les objets sacrés – qui mettent en scène les mythes
tels qu’on les a reçus des anciens. Il faut aussi rêver ou avoir des visions,
car cet état second permet d’apprendre à voyager dans l’espace-temps des récits
qui ont été transmis de génération en génération, de transposer sous forme de
nouveaux chants, peintures et danses des événements historiques, d’adapter les
expériences personnelles et aussi de lire les signes prémonitoires, comme l’association
totémique d’un enfant à naître.
Cette
spiritualité traditionnelle est revendiquée par certains Aborigènes comme une
religion à part entière, et en ce sens perçue comme incompatible avec le
christianisme, ou d’autres religions, tel l’islam introduit par les pêcheurs
malais ou philippins. Au XIXe siècle,
les observateurs discutaient de l’existence dans le Sud-Est d’un « Père de
tous » : croyance précoloniale ou influence missionnaire ? Très
rares étaient ceux qui acceptaient que les croyances totémiques aient un statut
de religion et qu’un dieu unique puisse exister chez des gens à la technologie
de pierre. Aujourd’hui, les Warlpiri disent que si la Bible est traduite en
warlpiri, cela aidera le Dieu chrétien à comprendre leur relation spirituelle à
la terre. Pour certains sages aborigènes, tel feu David Mowaljarlai, le Dreaming
est à la fois un et multiple et ils admettent qu’on puisse croire simultanément
à leurs esprits totémiques et au Dieu chrétien. Les positions des Églises sont
plus ou moins tolérantes : les missionnaires baptistes acceptent que leurs
baptisés se peignent le corps pour chanter les Évangiles, mais pas qu’ils
soient polygames ; les catholiques reconnaissent les liens sacrés à la
terre de leurs convertis, mais pas qu’ils continuent à pratiquer les mariages
arrangés. D’autres Églises ou mouvements charismatiques rejettent toutes les
croyances et pratiques rituelles, les taxant de satanisme : pour combattre
la tradition, ils opposent aux guérisseurs des cures miraculeuses mises en scène
dans de grands rassemblements où des aveugles se mettent à voir et des
paralytiques à marcher.
Pour la
plupart des Aborigènes, la vie cachée des ancêtres du Dreaming peut se
manifester à chacun par des signes, mais sa dimension ésotérique n’est
accessible qu’aux initiés – autrefois tous les hommes et les femmes d’un
certain âge – et aux êtres de « haut degré » (high degree,
clever men) : hommes-médecine, guérisseurs, chamans. Le pouvoir
chamanique est inné ou acquis au cours de la vie, mais, dans les deux cas, il
faut s’entraîner pour développer tout son potentiel. Il permettrait de voir à travers
le corps la cause de la maladie et d’extraire celle-ci en la suçant hors du
corps sous la forme d’un caillot de sang, d’un bâton, d’un os, d’une pierre ou
d’un quartz. La plupart des thérapies aborigènes partent de l’idée que la
maladie doit être extirpée du malade. Peindre le corps avec les motifs appropriés
– Dreaming du malade ou Dreaming spécial – aide à cette
évacuation. Les gens du désert, en particulier les femmes, utilisent aussi des
cordes de cheveux enduites d’ocre pour masser le malade. De telles cordes
circulaient autrefois entre les sexes, les groupes locaux et les tribus, comme
une valeur à la fois sacrée et d’échange. Elles symbolisaient le maillage des
alliances qui renforçait les liens entre les sites de Dreaming.
5.
Art et médias contemporains
Le principe de
la vision par transparence des chamans se retrouve dans l’art rupestre des
Aborigènes de la terre d’Arnhem, art dit « à rayon X » car il présente
des animaux ou des êtres anthropomorphes dont le corps semble transparent,
montrant l’intérieur, les os, les viscères, mais aussi de complexes tramages de
lignes qui incarnent souvent l’intérieur spirituel de l’être représenté et de
la terre qui lui est associée, ou encore la parole et l’action des ancêtres. Cet
art vieux de plusieurs millénaires se restreint à une région du nord de l’Australie
et est peint depuis les années 1950 sur des écorces vendues aux musées et aux
particuliers. Il existe d’autres traditions rupestres en Australie, telle celle
des visages auréolés sans bouche, les Wandjina, ou les petites figures
dynamiques du Kimberley, les Munganunga. Dans le Sud on trouve des
milliers de pétroglyphes et des arbres à l’écorce sculptée.
Dans le désert,
les représentations figuratives ou anthropomorphes sont rares et secrètes. Les
signes pariétaux rejoignent plutôt l’iconographie des signes peints sur le
corps, des objets sacrés, ou encore des signes tracés au sol pour raconter des
histoires : cercles pour représenter les lieux, demi-cercles pour les gens
assis, lignes droites ou méandreuses pour les déplacements, et quelques
empreintes, comme la flèche. Les traces laissées au sol sont la base du
principe iconographique du désert, l’écriture des ancêtres. Tout peut être représenté,
mais toujours sous forme de traces, inscription d’une action gravée au
sol : une ligne droite pour une personne couchée, un bâton ou une lance
posée à terre, un cercle pour un fruit, une source, une pierre.
Au début des
années 1970, dans la communauté du désert de Papunya, un artiste éducateur,
Geoff Bardon, cherchant à mobiliser les jeunes, a donné des toiles et des
acryliques aux anciens Pintupi et Warlpiri afin qu’ils transposent les motifs
totémiques peints sur le corps ou sur le sol. L’appropriation enthousiaste de
ces nouveaux supports a donné naissance à un mouvement pictural qui, en une
dizaine d’années, s’est propagé dans tout le désert sous le nom de dot
painting, le mouvement pointilliste du désert reconnu dans le monde entier.
Il fallut de nombreuses discussions entre les anciens pour établir certaines règles
concernant ce qui pouvait être peint et la manière de respecter les secrets
rituels et les droits traditionnels de chacun à l’égard d’une terre et de
certains ancêtres totémiques. Chaque homme et femme peint son ou ses Dreaming(s),
mais chacun peut aussi aider à peindre celui d’un père, d’un oncle ou d’un
conjoint qui reste alors propriétaire du motif peint et auteur du tableau.
Les petits
points, qui entourent de multiples couleurs les motifs totémiques liés à des
lieux, sont une transposition de techniques picturales rituelles : points
dessinés avec les doigts par les femmes, et touffes de coton ou duvet d’oiseau
collés par les hommes, ils suggèrent la discontinuité des particules constituant
la matière, particules de Dreaming, essences, forces vitales, mots et
chants, qui se combinent entre elles pour donner la texture spirituelle de
toutes les formes existantes, terre, espèces vivantes, humains. En ce sens, les
points du désert se rapprochent des hachures de l’art tropical du Nord.
En 1985, quand
le satellite Aussat-I amena la télévision dans les régions isolées, c’est par
une peinture de réseaux d’itinéraires et de points que le système fut expliqué aux
différentes communautés aborigènes. Elles développèrent aussitôt les B.R.A.C.S.
(Broadcasting in Remote Aboriginal Communities System), système permettant la
diffusion de cassettes sur tous les postes de télévision dans un périmètre de 30 kilomètres.
Les communautés utilisent les B.R.A.C.S. pour diffuser leurs nouvelles locales
et d’autres informations dans leur langue. Une association, la Central
Australian Aboriginal Media Association (C.A.A.M.A.), qui depuis Alice Springs émet
des émissions de radio dans plusieurs langues, a obtenu une licence de télévision
pour créer la chaîne indépendante Imparja (l’empreinte). Très populaire dans le
Territoire-du-Nord (désert et terre d’Arnhem), elle produit des programmes dans
plusieurs langues, propose des nouvelles spécifiquement destinées à une
audience aborigène, tout en diffusant des séries et des magazines grand public.
Le cinéma aborigène (Wayne Barker, Richard Frankland, Rachel Perkins) est en
pleine floraison, aux côtés d’artistes photographes (Ricky Manard, Tracy
Moffat, Michael Riley), de peintres engagés (Gordon Bennett, Lin Onus, Judith
Watson), d’écrivains (Jimmy Chi, Jack Davis, Kevin Gilbert, Sally Morgan, Pat
Torres, Kath Walker, Archie Weller, Alexis Wright), de danseurs (compagnie
Bangarra), musiciens et chanteurs (Kew Carmody, Ruby Hunter, Archie Roach,
Richard Walley, Yothu Yindi).
6.
Société et parenté
Chez tous les
Aborigènes, des interdits s’appliquent à la sexualité, à l’espace, à la parole,
à la nourriture ou à l’utilisation de certains objets. Ces interdits concernent
quatre domaines principaux : les relations de parenté et d’alliance, le
deuil, les rites totémiques et les rites qui ponctuent le cycle de vie. Le
tabou le plus important, commun à tous les Aborigènes, interdit à un garçon et à
une fille d’approcher l’un de l’autre et de se parler s’ils sont en relation de
gendre à belle-mère réelle ou potentielle. Cette relation est déterminée d’office
dans certains groupes par les catégories classificatoires qui regroupent la
moitié, le quart ou un huitième des femmes comme épousables et les autres comme
interdites. Dans d’autres groupes, la relation est définie au moment de l’initiation
d’un garçon, lorsqu’on lui choisit un futur beau-père et une future belle-mère
dont il devra épouser la ou les filles. Toutes les sœurs, cousines parallèles
ou femmes classées comme sœurs de la mère de sa future épouse, deviennent aussi
ses belles-mères potentielles. Dès lors qu’il est initié, un garçon ne peut
plus parler ou s’approcher de toutes ces « belles-mères ». Freud a
expliqué le tabou de la belle-mère par le tabou de l’inceste mère-fils, or il s’agit
plutôt d’un dispositif de prévention de l’inceste père-fille : en effet,
si le garçon promis comme gendre à toute une catégorie de femmes venait à avoir
une relation intime avec sa belle-mère promise ou ses belles-mères
potentielles, il pourrait être amené à épouser plus tard sa propre fille.
Les systèmes
de parenté australiens ont mobilisé ethnologues, linguistes et mathématiciens. Radcliffe-Brown
en a distingué une cinquantaine de variantes à travers l’Australie, certains
dits à moitiés, d’autres à quatre sections, et d’autres encore à huit sous-sections,
comme celui des Warlpiri. Ce dernier système comprend huit noms, dédoublés en
masculins et féminins, qui sont dans des relations soit réciproques (sœur et frère
ont le même nom, un homme appelle du même nom son père et ses enfants) soit
unilatérales (une mère n’appelle pas du même nom sa mère et ses enfants, mais
elle a le même nom que son arrière-grand-mère). Les relations illustrées par ce
système correspondent à une structure mathématique dont les propriétés peuvent
s’inscrire sur un cube. Chacun devrait épouser quelqu’un dont le nom est associé
au sien dans une relation de conjoint. L’enfant du couple reçoit un troisième
nom défini comme enfant des deux autres. Quand les gens ne suivent pas la règle,
l’enfant reçoit soit le nom « enfant » de son père soit celui de sa mère,
situation qui ennuie beaucoup les Aborigènes.
En effet, les
catégories de parenté classificatoire sont surtout importantes au niveau rituel.
Elles opèrent comme un jeu de rôle. Par exemple, dans les cérémonies qui
rassemblent les gardiens de Dreamings (itinéraires totémiques) différents,
tous les hommes et femmes qui portent le même nom de sous-section – les
Aborigènes disent skin name – que les gardiens du Dreaming célébré
vont jouer le même rôle rituel que les gardiens, alors que ceux qui portent le
nom des enfants des femmes gardiennes deviennent leurs régisseurs ou assistants.
La relation gardien-régisseur (owner-manager, kirda-kurdungurlu
dans les langues du désert) s’inverse selon le rêve célébré. Chez les Warlpiri
et leurs voisins du désert, ainsi que dans les groupes de terre d’Arnhem au
nord, chacun est gardien du rêve de son père et régisseur du rêve de sa mère.
Mais, dans le
désert de l’Ouest, la division classificatoire rituelle la plus importante se
fonde non pas sur la filiation (du côté du père ou de la mère) mais sur l’opposition
dite en moitiés générationnelles qui divisent tout le groupe en deux : d’un
côté, la génération du sujet (Ego) et de son conjoint, qui comprend aussi
celles des petits-enfants et grands-parents de ce dernier ; de l’autre, la
génération des parents et des enfants d’Ego, qui comprend aussi les beaux-parents.
On ne peut se marier que dans sa moitié.
Chez la
plupart des Aborigènes existe aussi un tabou sur le nom des morts. Pendant deux
ans au moins, on ne doit pas prononcer le nom du mort ni ce qui
homophoniquement rappelle son nom. On supprime donc dans la langue des noms
propres et des noms communs qui peuvent être aussi courants que « lait »
ou « arbre ». Ils sont remplacés par un synonyme ou l’expression « sans
nom », kumanjayi, dans les groupes du désert. Au bout de deux ans,
le terme peut revenir. Dans certains degrés initiatiques, on apprend aux gens à
parler à l’envers en n’utilisant que des antonymes, autre travail sur la langue
et les processus d’élaboration indentifiés en rêve. Le pouvoir du mot est sacré
pour les Aborigènes : les esprits-enfants ou les esprits des rêves incarnés
dans tout humain sont définis par les groupes du désert comme un chant condensé,
chacun donnant chair à une parole qui existait dans la terre avant même de se
matérialiser physiquement sous la forme d’un individu.
Dans certains
groupes aborigènes, où les veuves sont soumises à un vœu de silence pendant
deux ans, existe un langage de signes des mains qui leur permet de communiquer
entre elles et avec l’entourage (plus de 4000 signes
répertoriés chez les Warlpiri). Mariées très jeunes à un homme de dix à trente
ans plus âgé qu’elles, la plupart des femmes étaient veuves encore jeunes
et apprenaient ce langage avant de se remarier. Les signes sont aussi utilisés
pour parler de choses secrètes et les disputes où les insultes gestuelles
remplacent les cris. La situation quasi théâtrale que créent de tels échanges
fait souvent rire les spectatrices et arrête la dispute. Mais les coups sur
la tête donnés avec le bâton à fouir des femmes sont courants ainsi que les
jets de lance ou de boomerang entre les hommes.
Pris dans un
système d’interdits, de prescriptions, d’obligations et de négociations
constantes d’alliances, de conflits et de vengeance par sorcellerie (payback),
le système politique aborigène est difficile à saisir, et varie selon les
groupes. Mais il semble que beaucoup de groupes favorisaient une certaine
autonomie individuelle (une grande partie de l’année, les familles voyageaient à
moins de dix personnes) tout en recherchant le consensus lors des grands
rassemblements sur les lieux les mieux approvisionnés en eau et en nourriture,
pour les initiations, les deuils et les échanges, contextes propices aux règlements
ritualisés des conflits.
7. Interpréter
le passé
Il est très
difficile de reconstituer le passé à partir d’une histoire orale pleine d’interrogations
et de contradictions, sans cesse confrontée aux descriptions accumulées par les
Européens, pleines d’inexactitudes et de préjugés. En témoigne l’oubli
persistant du rôle des femmes dans la culture aborigène, révélé par l’affaire
de l’île Hindmarsh (située à l’embouchure de la rivière Murray, en Australie-du-Sud)
qui a secoué l’opinion, les milieux anthropologique et politique. Un groupe de
femmes Ngarrindjeri, originaires de cette île et de confession chrétienne, s’est
opposé à la construction d’un pont qui allait détruire ce qu’elles considéraient
comme un site sacré féminin. Un autre groupe de femmes, membres d’une Église
opposée aux croyances traditionnelles et favorable au développement, a prétendu
qu’aucun observateur extérieur (missionnaire, administrateur) n’avait relevé que
les femmes de cette tribu aient jamais eu un savoir sacré. Plusieurs
anthropologues, sur la base d’une histoire orale très documentée et des échanges
constatés entres groupes de langues différentes où les femmes conservent des
rites et des responsabilités de cet ordre, ont donné raison au premier groupe
de femmes.
Archéologues
et préhistoriens sont aussi confrontés à la relativité des interprétations. L’ancienne
thèse selon laquelle il y aurait eu deux types archaïques de populations en
Australie, l’un, dit gracile, rattaché à l’homme de Wadjak, et l’autre robuste,
rattaché à l’homme de Ngandong, a pu ainsi être réinterprétée comme une simple
opposition sexuelle (Mulvaney et Kamminga, 1999) ! On a longtemps dit que
les Aborigènes n’avaient pas d’habitat construit. Or l’archéologie a permis de
reconstituer un habitat de pierre, organisé en village le long de la rivière
Murray (État d’Australie-du-Sud), détruit par les colons pour construire leurs
propres maisons. Aucune archive écrite ne le mentionnait. Certains chroniqueurs
de presse continuent à accuser les ancêtres des Aborigènes d’avoir désertifié le
continent avec leurs feux de brousse. Or les parcs nationaux font appel aux
Aborigènes pour qu’ils reprennent leurs techniques de nettoyage du sol par le
feu, que les colons les avaient empêchés de pratiquer, avec de graves conséquences
pour la reproduction de diverses espèces animales et végétales.
Aujourd’hui, des
Aborigènes se forment à l’archéologie pour mieux reconstruire leur passé. Ils
sont nombreux à travailler sur des chantiers de fouille et dans les musées. Ils
ont aussi lancé le mouvement de restitution des ossements aborigènes dispersés
pour raisons scientifiques dans le monde entier et tentent d’interdire la
fouille de certains sites sacrés. Ils militent contre le Programme génome
humain au nom de la propriété culturelle des gènes et autres restes humains. Cette
cause pose de nombreux problèmes éthiques qui sont loin d’être résolus.
Les découvertes
des années 1970 avaient repoussé l’ancienneté de l’occupation de l’Australie
jusqu’à 40 000 ans ;
aujourd’hui, on parle de 60 000 ans
et plus. Les spécialistes s’accordent plus ou moins sur un peuplement en provenance
d’Asie du Sud-Est à l’époque où le niveau de la mer était plus bas et
permettait la traversée sur de petites embarcations. Aujourd’hui, ces sites
hypothétiques de première occupation sont submergés, et les traces supposées
les plus anciennes de l’arrivée des premiers habitants sont inaccessibles.
Beaucoup de groupes
aborigènes installés sur la côte ont des récits de fondation racontant la
venue d’ancêtres par la mer, comme le récit des Deux Sœurs en terre d’Arnhem
ou celui des Wanji dans le Kimberley de l’Ouest. Pour les Lardil de Mornington
Island, un serpent géant aurait détaché leur île du continent ; or les
géologues ont montré que cette île s’est effectivement séparée il y a 6000 ans. Mais la
plupart des groupes du désert disent que leurs ancêtres sont là depuis toujours,
qu’ils sont sortis de la terre. Plutôt que de rapporter cette croyance au
créationnisme chrétien qui s’oppose au darwinisme, il s’agit de comprendre
que dans cette tradition aborigène il n’y a pas de coupure entre les hommes
et les autres formes de la nature et de l’univers.