MOSCOU


Prise de vue
Devenue capitale de l'Union soviétique au lendemain de la révolution de 1917 , Moscou a retrouvé alors sa place historique au centre du monde russe et slave. Après deux siècles d'éclipse en faveur de Saint-Pétersbourg, capitale institutionnelle de l'Empire russe, Moscou redevint le lieu du pouvoir central, signe de la volonté de pérenniser l'héritage de la Russie traditionnelle, mais aussi symbole du pouvoir socialiste soviétique.
Moscou se situe dans la tradition de la ville russe classique, blottie à l'ombre de sa forteresse, le Kremlin, entourée de ses enceintes emboîtées, témoignages des développements successifs de la cité. Choisir Moscou, c'était aussi renouer avec les avantages du site et de la situation géographiques qui avaient présidé à la création de la ville et à sa croissance au cours des siècles. Moscou était née, ville fortifiée, dans une clairière placée à la confluence de plusieurs voies d'eau, au centre d'un domaine étendu de plaines, entre forêts et steppes, zone de passage des hommes et des produits entre le Nord et le Sud du pays.
La vie économique et politique s'était ainsi élaborée au cours des siècles au cœur de l'État russe. Un réseau dense de voies de communications drainait vers la ville les hommes, les capitaux et les activités. Rendre à Moscou sa fonction de capitale, c'était aussi recentrer celle-ci dans un pays continental, alors que Leningrad avait une position maritime périphérique. L'ancienne capitale était sentie comme un corps étranger à la vie de la Russie profonde et était considérée comme trop vulnérable par Lénine. Moscou représentait exactement le contraire.
Enfin, Moscou a été conçue dans le nouveau système comme le symbole et le modèle de la ville socialiste, à l'intérieur et à l'extérieur de l'U.R.S.S. Ce fut par excellence le lieu d'élaboration de l'" homme nouveau ", le champ d'expérimentation de nouvelles formes d'organisation des espaces urbains, le centre de décision pour toute l'Union soviétique, comme la référence obligée, même avec des réserves, pour les communistes du monde entier. Moscou fut à la fois capitale de l'U.R.S.S., capitale de la R.S.F.S.R. (république socialiste fédérative soviétique de Russie) et centre d'une région urbaine dont l'importance économique et sociale est considérable. Pourtant, malgré l'accumulation exceptionnelle de ses fonctions, Moscou ne comptait que 8,6 millions d'habitants pour un État de 276 millions de citoyens en 1985 pour atteindre 8 747 000 habitants en 1992. Ce n'est pas le moindre paradoxe que cette immense concentration des pouvoirs politiques, économiques et idéologiques dans une métropole somme toute assez limitée.

1. Histoire


Une capitale vassale des Tatars
Création du prince de Suzdal', Juri Dolgoruki, Moscou, dont le nom apparaît pour la première fois dans les documents en 1147, ne fut jusqu'au XIIIe siècle, dans la Russie féodale, qu'un petit bourg, pourvu d'une fortification ou kremlin de bois, dépendant de la principauté de Vladimir-Suzdal'.
Devenue au début du XIIIe siècle le centre d'une principauté autonome, Moscou fut, avec l'ensemble de la Russie, victime de l'invasion mongole. Incendiée par les Tatars en janvier 1238, elle se relève rapidement de ses ruines, et les excellents rapports qui se nouent entre le prince de Moscou et le khan des Mongols assurent l'avenir de la ville. Intermédiaires entre le khan et les princes russes pour le paiement du tribut, les princes de Moscou développent leur influence, avec la garantie des yarlyk accordés par le khan. Sous les princes Juri Danilovic (1303-1325) et Ivan Kalita (1325-1340) se constitue une Grande-Principauté de Moscou qui rassemble peu à peu les terres russes en un État centralisé.
Moscou succède à Vladimir à la fois sur le plan politique et sur le plan religieux lorsque, sous Ivan Kalita, les métropolites y fixent leur résidence. Dans la seconde moitié du XIVe siècle commence contre le joug tatar la lutte pour l'indépendance qui fait de Moscou une base militaire d'où partent les armées qui, sous le commandement du prince, Dmitri Donskoj (1359-1389), écrasent les Tatars à Kulikovo (1380). Moscou doit cependant se défendre longtemps encore au cours du XVe siècle, contre la Horde d'Or des Tatars et contre les princes russes hostiles à la politique du grand-prince. Les années 1480 marquent, avec le rejet définitif du joug mongol, la reconnaissance du pouvoir du grand-prince sur l'ensemble des terres russes : Moscou, sous Ivan II (1462-1505), est la capitale d'un nouvel État.
À l'intérieur de l'enceinte qui protégeait le palais royal et les demeures des boyards, se forme, entre 1475 et 1509, un magnifique ensemble de palais et d'églises à coupoles, symbole de l'unité politico-religieuse de l'État, œuvre d'architectes et artisans russes dirigés par des architectes italiens : cathédrale de l'Assomption (Uspenskij sobor), où se déroulaient les cérémonies de couronnement des tsars, cathédrale de l'Archange (Arhangel'skij sobor), où les tsars furent enterrés jusqu'à Pierre le Grand, église de l'Annonciation (Blagovescenskij sobor), où ils entendaient les offices. Ce sont, avec le Palais à facettes - le plus ancien monument d'architecture civile de Moscou -, les plus remarquables bâtiments qui ornent la place centrale du Kremlin.
Au-delà du posad des artisans et des marchands, vers l'est et vers le sud, d'où surgirent pendant deux siècles encore les raids tatars, la défense de la ville était assurée par des monastères fortifiés, Simonov, Andronikov, Novospasski, Danilov, formant un large demi-cercle, complété au XVIe siècle par les monastères de Novodevicij (1524) et Donskoj (1592). Dans ces monastères s'élaborent les Chroniques inspirées par la lutte, véritable croisade, contre les Tatars ; leur décoration ainsi que celle des églises attirent à Moscou un grand nombre de peintres d'icônes, parmi lesquels le plus grand qu'ait connu la Russie : Rublëv (1370-1430). Placée à proximité des frontières toujours menacées, Moscou est essentiellement une ville militaire, dont les ateliers forgent des canons, des armures et fabriquent de la poudre, des équipements de cuir.
C'est au XVIe siècle, sous Ivan le Terrible (1547-1584), lorsque se consolide l'État russe centralisé, que la conquête rapide des pays de la Volga sur le khanat de Kazan (1552) dégage la ville de Moscou vers l'est. Le caractère militaire de la capitale s'atténue. Centre du gouvernement, siège de la Douma des boyards, des administrations ou prikazy, des réunions des Assemblées territoriales (Zemskij sobor), Moscou se développe rapidement et compte environ 100 000 habitants à la fin du XVIe siècle.
Le centre du royaume des Romanov
Les XVIe et XVIIe siècles sont une période capitale de l'histoire de Moscou, dont le rôle grandit avec le développement de la puissance russe qui a noué des rapports diplomatiques avec les États d'Occident et entretient un commerce actif avec l'Angleterre, la Hollande et la Suède. Les négociants étrangers, après l'ouverture du port d'Arkhangelsk (1584), viennent à Moscou participer à des échanges à travers la Russie et en direction de l'Orient et constituent un quartier réservé, ou sloboda des " Allemands " (terme qui désigne ceux qui ne parlent pas le russe), où pénètrent plus largement les influences d'Occident.
Les victoires d'Ivan le Terrible sur les Tatars sont commémorées par la construction de l'extraordinaire église Saint-Basile (1555-1560) près du Kremlin, sur la place Rouge qui doit son nom aux beaux édifices qui l'entourent (en vieux russe, le même mot signifie à la fois " beau " et " rouge "). Après la conquête de la Sibérie, achevée en 1649, l'extension du marché intérieur jusqu'au Pacifique fait de Moscou une grande place de commerce, dont le développement est marqué par une triple enceinte concentrique sur la rive gauche du fleuve : l'ancien posad (Kitaj Gorod) est entouré d'un mur de pierre (1535-1538) ; après l'attaque des Tatars, qui incendient la ville en 1571, une deuxième enceinte est édifiée : celle du Belyj Gorod (1580-1590) ; au-delà, une levée de terre avec fossé constitue, à la fin du XVIe siècle, le Zemljanoj Gorod : cette dernière enceinte se prolonge sur la rive droite du fleuve, enserrant tout un quartier de peuplement récent.
Prise dans la tourmente du " temps des troubles ", Moscou n'a pu, malgré ses fortifications, empêcher les Polonais d'occuper le Kremlin en 1610 ; mais elle est ensuite, à partir de 1611, un des centres de la reconquête nationale, et, sous la nouvelle dynastie des Romanov (1613), elle retrouve son rôle de capitale incontestée, groupant, vers 1700, quelque 200 000 habitants. Elle est à la fois centre politique et cité religieuse. La multitude des églises à bulbes étincelants frappe les voyageurs. Chapelles, icônes le long des rues et aux carrefours, sonneries de cloches qui marquent les heures et annoncent les manifestations publiques (processions, entrées d'ambassadeurs étrangers, déplacements du souverain), travail rythmé par les règlements de l'Église, fêtes religieuses, toute l'activité de Moscou baigne dans une atmosphère sacrée.
La ville est une ruche d'artisans et de boutiquiers. En son centre, le commerce de détail s'effectue dans une centaine de rjady ou rangées de magasins formant bazar. Les métiers s'exercent dans des slobody (quartiers spécialisés). Moscou occupe la première place en Russie pour le travail de l'or et de l'argent, pour celui des fourrures, venues de Sibérie, et celui des armes, qui font la renommée de la cour des Canons (Pusecnij dvor). Le palais des Armures (Oruzejnaja palata), où étaient rassemblés les ouvrages les plus remarquables des artisans de la métallurgie, devint au XVIIe siècle une véritable école d'art.
La population de Moscou est très composite, et pour moitié formée de gens des posads, petits commerçants et artisans, installés sur les domaines du tsar, sur ceux des monastères, et sur ceux des boyards dont la plupart ne vivent qu'occasionnellement dans la cité où ils possèdent cependant le cinquième des terres. Fonctionnaires, moines, prêtres, soldats composent une partie importante de la population : à eux seuls les trente slobody militaires (archers, canonniers) groupent, avec leurs familles, vingt mille personnes. En dépit de la puissance étatique et du conformisme religieux, la nature féodale des rapports entre ces groupes sociaux entretient une tension qui se manifeste par des troubles périodiques : les gens des posads se sont soulevés en 1648, et la révolte de Stenka Razine, bien qu'elle eût son centre très au sud du pays, a trouvé un écho parmi eux. La ville n'est d'ailleurs pas peuplée que de " citadins ". Nombreux y sont les paysans attachés à leur communauté rurale voisine, et les serfs des domaines, aux occupations les plus diverses, dont beaucoup travaillent la terre dans les usad'ba des nobles, fréquentes à l'intérieur même des enceintes. Par cette imbrication de la ville et de la campagne, Moscou est peu différente des autres villes de la Russie à cette époque. Seul son rôle de capitale avec la présence de tout un appareil gouvernemental et administratif lui donne un caractère plus urbain.
Il en va de même de la fonction culturelle liée à ce rôle. Moscou prend le relais de Novgorod déchue, de Kiev qui, cependant, lui fournit encore une partie de son clergé. La densité des établissements religieux a pour corollaire le nombre important des écoles : le quart de la population des posads sait lire et écrire, proportion très exceptionnelle dans la Russie du temps. Moscou était centre de publication d'ouvrages ecclésiastiques et laïcs, de traductions de livres étrangers, grâce à son imprimerie officielle : le Pecatnyj dvor. En 1687 fut créée une académie slavo-gréco-latine, établissement ecclésiastique d'enseignement supérieur qui fonctionna à vrai dire surtout comme institution de censure.
Déclin politique (XVIIIe-XIXe s.)
Au début du XVIIIe siècle, la création, par Pierre le Grand, de la nouvelle capitale, Pétersbourg (1703), où sont transférés Cour et gouvernement, relégua soudain Moscou au rang d'une grande ville de province et ralentit momentanément son développement.
Son domaine d'activité commerciale s'étend cependant, au cours du siècle, vers les rives de la mer Noire, conquises sur les Tatars de Crimée sous le règne de Catherine II (1774). Ses marchands apparaissent sur toutes les foires de l'Ukraine, des pays de la Volga (la foire de Saint-Macaire se transportera en 1817 à Nijni-Novgorod), de Sibérie (Irbit). Manufactures et ateliers se multiplient. On compte, en 1725, trente-deux manufactures, dont vingt-trois travaillent la laine, le lin, la soie, et parmi elles la plus importante, la cour des Draps (Sukonnyj dvor), occupe quinze cents ouvriers.
De ce développement naît une bourgeoisie urbaine et, en 1785, la ville reçoit une organisation municipale qui consacre cette évolution par un statut resté en vigueur jusqu'en 1862. Lorsqu'en 1762 la noblesse fut dispensée de l'obligation de servir, Moscou vit réapparaître de nombreux membres de la petite et moyenne aristocratie. Les grandes familles, les Seremetev, les Galitzin, les Jusupov, dont les immenses domaines se trouvaient en Russie centrale, firent bien construire dans les environs de Moscou de luxueux palais comme les châteaux de Kuskovo, le " Versailles moscovite ", d'Ostankino, d'Arhangelskoe, mais leur vie habituelle se poursuivait à la Cour. À Moscou même, les résidences de l'aristocratie n'étaient pas habitées en permanence. La ville de Moscou a alors une population flottante suivant les saisons : nobles regagnant leurs gentilhommières, ouvriers-paysans quittant l'atelier pour participer aux travaux des champs dans leurs villages ; en été, Moscou se vide d'un bon quart de ses habitants. Le lien entre la ville et la campagne subsiste.
Le XVIIIe siècle a vu cependant le début d'une politique d'urbanisation réglementant la construction des rues " en alignement " ; en 1739 est établi, par l'architecte I. F. Micurin, le premier plan de la ville. Un grand nombre d'églises et, surtout, de bâtiments civils de style classique russe sont édifiés, œuvres des architectes moscovites V. I. Bajenov et M. F. Kazakov. Le pittoresque de Moscou vient des résidences seigneuriales, donnant sur des jardins et flanquées de dépendances, à la fois monumentales et élégantes ; ainsi les maisons Barychkin, Demidov, Razumovski. En dépit de l'accroissement des activités industrielles et commerciales, Moscou garde, à la fin du XVIIIe siècle, des traits traditionnels : sa population, qui atteint 175 000 habitants, comprend 115 000 paysans, libres ou serfs, dont une partie, il est vrai, a d'autres occupations que l'agriculture.
Mais son rôle intellectuel n'a pas diminué. Sous Pierre le Grand déjà y étaient installées une école de navigation et une école de médecine et chirurgie. En 1755, sur l'initiative du savant Lomonosov y fut créée la première université russe, et auprès d'elle un établissement d'enseignement secondaire. Moscou a une vie théâtrale intense ; l'œuvre d'un grand nombre d'écrivains, tels que Novikov, est liée à son nom.
Plus solidaire, par sa position géographique, de la vie nationale que Pétersbourg, excentrique, Moscou est plus sensible aux événements qui frappent le pays. Elle connaît même, en raison de la situation misérable des serfs et des ouvriers qui y résident et des difficultés d'existence de ses artisans, des troubles sociaux périodiques. Le Sukonnyj dvor a été le théâtre de grèves en 1737-1739, 1742, 1749, 1762 et, en 1771, le petit peuple s'est soulevé au cours de la famine qui accompagna la terrible épidémie de peste, faisant des dizaines de milliers de victimes dans le seul gouvernement de Moscou. C'est sur la place Rouge que, pour l'exemple, fut exécuté, le 15 janvier 1775, le Cosaque Pugacëv dont la révolte avait menacé quelque temps le trône de Catherine II.
L'occupation française et l'incendie d'octobre 1812 marquèrent une étape dans l'histoire de Moscou. Ne restaient intacts que le Kremlin, les églises, monastères et palais construits en maçonnerie ; le reste n'était que décombres. Mais dix ans plus tard, la ville s'était relevée de ses ruines et participait à l'essor économique général des années 1820-1840. Moscou se rebâtit suivant un plan nouveau. L'université est reconstruite (1817) ainsi que le Grand Théâtre (1824). Le style Empire, uniforme et austère, se prolonge jusqu'au milieu du règne de Nicolas Ier (1828-1855). Mais ce qui est le plus nouveau, c'est la place que prend Moscou dans une partie de l'opinion éclairée.
Développement économique (XIXe s.)
Au même moment, le rôle économique de Moscou s'affirme dans le développement d'un précapitalisme qui a précédé la suppression du servage (1861). Si, en 1814, Moscou comptait 253 établissements industriels occupant 27 300 ouvriers, elle en a, en 1853, 443 avec un effectif de 46 000 ouvriers, dont 80 p. 100 employés dans les textiles, le reste dans des entreprises d'industries alimentaires, chimiques, métallurgiques. Tandis que sur le plan technique la fabrique succédait à la manufacture et que l'artisanat déclinait, la population ouvrière se recrutait de plus en plus par contrat, qu'il s'agisse de serfs ou de paysans libres, formant une ébauche de prolétariat. La bourgeoisie moscovite prenait de l'importance, opérant en Bourse (le bâtiment lui-même fut construit en 1837) et organisant les premières expositions de produits manufacturés (en 1831, 1835, 1853).
La suppression du servage qui rendit plus mobile la paysannerie et plus aisée l'embauche de main-d'œuvre, mais surtout l'établissement d'un réseau ferré qui se développa en étoile à partir de Moscou, atteignant les limites de la Russie européenne - la première ligne construite, de Moscou à Pétersbourg, fut inaugurée en 1851 -, et fut complété, à la fin du siècle, par le Transsibérien, accélérèrent l'évolution d'une " Moscou capitaliste " rivalisant, par son rôle économique, avec la capitale. Le nombre des entreprises industrielles double de 1853 à 1890 ; de quelque 800 à cette dernière date, il atteint le millier en 1913. Pendant la période de forte industrialisation des années 1890 et à la suite de la crise économique du début du XXe siècle, s'opère une concentration des usines dont certaines ont de gros effectifs, telle l'usine de textiles des Trois Montagnes, qui appartient aux Prohorov, avec 7 000 ouvriers.
La population de Moscou augmente rapidement (cf. tableau).
Son accroissement, dans les années 1880-1890, est dû, pour les trois quarts, à l'immigration des paysans venus des gouvernements voisins y chercher du travail. Beaucoup ont rompu définitivement leur lien avec la terre mais gardent une mentalité paysanne, et d'ailleurs ne participent pas à la gestion de la ville. Au début du XXe siècle encore, Moscou étonne par le contraste entre le modernisme de ses activités et son aspect resté campagnard. Au-delà du centre, bâti en pierre, la ville, pour moitié, est faite de maisons de bois, la plupart ne comportant qu'un rez-de-chaussée ou un étage. L'afflux des nouveaux résidents a provoqué une surpopulation qui se traduit par le fait que le tiers des Moscovites vit en " ménages associés " avec cuisine commune.
Le centre seul a l'aspect d'une ville, associant les bâtiments de style pseudo-russe ancien, construits dans la seconde moitié du XIXe siècle et surtout au XXe siècle, et les maisons sobres et uniformes à plusieurs étages ; dans cet ensemble disparate se détachent les constructions officielles plus anciennes et quelques charmantes résidences de bois entourées de jardins.
Le développement d'une bourgeoisie d'affaires a conduit le gouvernement à procéder, en 1862, à une réorganisation municipale (modifiée en 1870 et 1892). La Douma, ou assemblée urbaine, était élue par une infime minorité de la population (3 p. 100 en 1870, réduite à 0,5 p. 100 en 1892), composée de propriétaires de biens immeubles, de fabricants et de négociants. À la forte différenciation sociale qui caractérise la population moscovite, correspond une image contrastée des quartiers de riches commerçants et des faubourgs misérables, si bien évoqués par Gorki dans Les Bas-Fonds.
L'histoire de Moscou, à l'aube du XXe siècle, n'est pas seulement celle d'une ville de marchands et de manufacturiers, mais aussi celle d'une lutte de classes qui, en deux étapes, aboutit à un changement de régime. En 1905, Moscou a connu la guerre civile : un soviet ouvrier y a eu une existence éphémère. Des barricades se sont élevées dans ses rues au cours de dix jours d'une insurrection armée (8-18 décembre 1905). Après la répression, une opposition illégale subsiste, et à la veille de la Première Guerre mondiale, entre 1912 et 1914, se développent des mouvements de grève qui touchent des dizaines de milliers d'ouvriers. Pendant la guerre elle-même, l'agitation ouvrière n'a pas cessé (grèves de 1915, de 1916 affectant 130 000 ouvriers). L'annonce des événements de janvier 1917 à Petrograd a un écho immédiat : en mars se constituaient à Moscou des soviets de députés ouvriers et soldats ; à l'automne les ouvriers participaient à l'insurrection armée proclamée dans la capitale.
2. Moscou au XXe siècle
Restaurée dans son rôle de capitale en mars 1918, Moscou est devenue la ville modèle de l'U.R.S.S., incarnant le centre de gravité politico-administratif et économique d'un État très centralisé. Les transformations de la ville depuis lors reflètent le rythme de l'évolution du pays, ponctuée par d'importantes périodes de croissance et déterminée par un système de planification aux objectifs ambitieux mais aux résultats inégaux. Tout en portant fortement l'empreinte du XXe siècle soviétique, Moscou est marquée, depuis l'effondrement de l'U.R.S.S., par de fortes mutations qui rendent compte du dynamisme de la ville et de la volonté d'en faire la cité phare de la nouvelle Russie.
Le redressement des années 1920
Au sortir des années de guerre, de révolution et de guerre civile, Moscou est plus que jamais ce " grand village ", ainsi que la surnomment les contemporains, meurtri par les bouleversements mais qui se ressaisit rapidement. L'évolution démographique de la ville, tout particulièrement, illustre l'ampleur de la rupture des années 1914-1921, autant que la rapidité du redressement. Alors que Moscou comptait 2 millions d'habitants au début de l'année 1917, à peine plus d'un million sont enregistrés en 1920. En 1926, la ville retrouve sa population de 1917, avec un peu plus de 2 millions d'habitants. Cependant une partie importante de cette population n'est moscovite que de fraîche date puisque 40 p. 100 des habitants sont arrivés depuis la révolution et seulement 35 p. 100 sont nés à Moscou. Important centre d'immigration avant la Première Guerre mondiale, la ville retrouve cette vocation. Mais les comportements des nouveaux immigrants ont changé. Ce sont moins des hommes seuls que des familles entières qui viennent désormais s'installer dans la capitale. Moscou attire également de nombreux juifs des anciennes provinces occidentales de l'Empire, pour qui l'accès aux grandes villes était strictement limité jusqu'en 1917. Alors qu'ils étaient moins de 5 000 en 1917, ils sont 130 000 en 1926 et ils constituent depuis 1921 le deuxième groupe national de Moscou après les Russes.
La Nouvelle Politique économique (N.E.P.) des années 1920 réactive davantage l'économie moscovite traditionnelle qu'elle ne promeut la grande industrie. À peine 20 p. 100 de la population active sont constitués d'ouvriers travaillant en usine, dans la métallurgie et le textile principalement ; les entreprises artisanales sont encore très nombreuses et, à la faveur de la détente, le petit commerce prolifère. Signe de changements cependant : l'accroissement spectaculaire du nombre des employés. Par rapport aux années d'avant guerre, leur effectif dans les entreprises, les services et les administrations a augmenté de 52 p. 100, exprimant non seulement le développement des nouvelles fonctions administratives de la capitale, mais également l'importance de la politique de création d'emplois menée par l'État dans un contexte de fort chômage (environ 200 000 personnes en 1926). Cette décennie riche en projets urbains laisse cependant peu de traces. Les quelques innovations architecturales de la période, tel l'immeuble des Izvestia conçu par Grigori Barkhine ou la tour de transmission radiophonique par Vladimir Chouchkov ont surtout valeur de symbole de ces années, fécondes en inventivité, pauvres en réalisation.
Les années 1930 : une décennie décisive pour Moscou
Si les années 1920 ont peu modifié la physionomie de Moscou, les années 1930 sont celles des grandes transformations. Au carrefour des deux décennies, le grand " bond en avant " qui accompagne l'avènement du régime stalinien et qui se concrétise par le premier plan quinquennal (1929-1933), affecte directement la capitale. En effet, la mise en place d'infrastructures industrielles modernes fait de Moscou un centre économique de premier plan. L'implantation d'industries métallurgiques, chimiques, et surtout le développement des industries de transformation (construction automobile, aéronautique, électro-technique), transforment brutalement le profil et l'activité de la ville. Ainsi, l'ancienne société automobile de Moscou (A.M.O.) fait l'objet d'une restructuration radicale, devenant un vaste complexe industriel qui, sous le nom d'usine Staline (Z.I.S.), passe de 1 666 ouvriers en 1927 à 19 300 en 1933. Le développement de grandes unités de production entraîne l'ouverture de vastes chantiers dans le but de doter le pays de voies de communication : la construction du canal Moscou-Volga entre 1933 et 1937 permet, en particulier, de relier la capitale aux cinq mers du pays. L'industrialisation et la multiplication des grands travaux d'aménagement accroissent considérablement la part des ouvriers dans la population active, qui représentent désormais 55 p. 100 de celle-ci contre 42 p. 100 d'employés. Malheureusement, la disparition, dans les recensements, des catégories intermédiaires, ne permet pas d'apprécier plus en détail la répartition de cette population active. Cette rapide expansion qui caractérise la décennie place la région de Moscou au centre du développement économique national. En 1941, son activité en matière de production industrielle représente un quart de celle qui est enregistrée à l'échelle du pays.
L'industrialisation de la capitale s'effectue parallèlement à la modernisation de la ville. La construction du métro de Moscou , entreprise en 1931, constitue à cet égard l'un des plus grands chantiers urbains de la décennie . Sept ans après le début des travaux, le réseau s'étend sur plus de vingt kilomètres et comporte vingt-deux stations. Cette modernisation, placée sous le signe de la " construction du socialisme ", vise à faire de Moscou la ville modèle de l'Union soviétique et la cité phare du socialisme. L'enjeu idéologique lié au remodelage de la capitale détermine les choix effectués et définit un nouveau style architectural caractérisé par la monumentalité. L'édification du nouveau Moscou concerne d'abord le centre historique de la capitale, soit les abords du Kremlin : la construction du mausolée de Lénine entraîne le réaménagement de la place Rouge en 1930. À partir de 1932, la construction de l'hôtel Moskva et de l'immeuble du Gosplan conduit à la restructuration de la place du Manège, tandis qu'à proximité, la rue de Tver, devenue rue Gorki, fait l'objet d'un élargissement spectaculaire (passant de 17 à 52 mètres de largeur) par translation de bâtiments entiers jusqu'au nouvel alignement. La transformation de la rue Gorki constitue le banc d'essai de la nouvelle architecture stalinienne qui copie volontiers l'antique et privilégie le gigantisme dispendieux, alors considéré comme l'expression de la grandeur de la cause du socialisme. Après plusieurs années de tâtonnements, le plan général de reconstruction de Moscou est adopté en 1935. Il définit le tracé des grandes artères partant du centre vers la périphérie et confirme le tracé radioconcentrique antérieur. De nouveaux quartiers périphériques sont édifiés le long de ces percées et ils se caractérisent, en règle générale, par de gros blocs ou " massifs d'habitation " (jilyi massivy), selon la terminologie soviétique, inégalement répartis dans l'espace. L'alternance de constructions et de champs restés vierges contribue, pour reprendre l'expression de l'historien Moshe Lewin, à la ruralisation de la capitale qui hésite à conquérir la nature. Au terme de la décennie, la superficie de Moscou s'est considérablement accrue, atteignant 234 km2 de superficie.
Le rapide développement de la capitale s'accompagne d'un accroissement démographique spectaculaire, lié à l'appel de main-d'œuvre et, plus encore, à un fort exode rural que provoquent, dès le début des années 1930, la collectivisation des campagnes et l'instauration des kolkhoz. L'arrivée massive de paysans modifie le tissu urbain et l'atmosphère de la ville en chantier. Malgré la mise en place de dispositifs dissuasifs, notamment l'établissement de la propiska, ou passeport intérieur, en 1933, qui atteste du droit à résider à Moscou, les dirigeants de la capitale ne parviennent pas à endiguer ces mouvements d'immigration. De 2 millions d'habitants en 1926, Moscou passe à 3,8 millions en 1937 et 4,1 millions en 1939. En l'espace d'une décennie, la population de la capitale a doublé, renforçant la pénurie chronique de logements. Au milieu des années 1920, déjà, chaque Moscovite ne disposait en moyenne que de 5,2 mètres carrés ; en 1931, il ne dispose plus que de 4 mètres carrés. Après cette date, les statistiques concernant les logements ont été supprimées. Mais les témoignages sont unanimes à rappeler l'extraordinaire exiguïté de l'espace privé, la multiplication des appartements communautaires, l'accaparement de tout abri - des familles entières s'installant dans des caves -, la prolifération des baraquements, refuges précaires des milliers d'ouvriers creusant les " palais " souterrains du métropolitain. La ville attire toujours plus les Russes que les autres nationalités puisqu'ils représentent 89 p. 100 de la population urbaine, les Juifs demeurant le deuxième groupe national avant les Ukrainiens et les Tatars. Malgré sa prétention à incarner le centre d'un État multinational, Moscou reste donc une cité essentiellement russe. Les stratifications sociales dans la répartition spatiale de la ville demeurent opaques en raison de la nouvelle organisation administrative de Moscou. Au lieu d'ordonner la capitale en quartiers centraux ou périphériques à l'image des arrondissements parisiens qui s'enroulent en spirale autour du centre, ou à l'image du Moscou des années 1920, les quartiers sont désormais disposés en étoile formant des bandes triangulaires partant du centre et s'étendant jusqu'aux limites de la ville. À bien des égards, la configuration sociologique de la ville et son évolution au cours de la période soviétique échappent à l'analyse à partir des années 1930, qui constituent pourtant une décennie décisive dans l'histoire contemporaine de Moscou.
Moscou à l'âge classique du stalinisme (1941-1953)
Contrairement aux grandes villes de l'U.R.S.S. occidentale, comme Leningrad ou Kiev, Moscou a relativement peu souffert de la guerre. À l'automne de 1941, quelques mois après le début de l'offensive allemande contre l'Union soviétique, la capitale, menacée, fait l'objet d'une évacuation massive. Les simples citoyens, mais aussi les différentes institutions (le gouvernement et le corps diplomatique trouvent refuge à Kouïbychev, l'actuelle Samara), les unités de production et jusqu'au corps momifié de Lénine sont dirigés vers l'Est, vers l'Oural et au-delà dans les régions protégées. À la suite de la contre-offensive soviétique devant Moscou en décembre 1941, les premiers rapatriements s'effectuent et ils se poursuivent jusqu'en 1944. La fin du conflit entraîne la restauration rapide de l'activité économique de la capitale. En 1947, Moscou a retrouvé son niveau de production d'avant guerre. L'impact de la guerre est néanmoins sensible dans plusieurs domaines. Le transfert des industries au cours du conflit a, de fait, conduit à une décentralisation de la production industrielle. Plus de trois mille cinq cents entreprises ont été créées en Sibérie et en Asie centrale. Ce mouvement de décentralisation, amorcé entre 1941 et 1945, se poursuit dans les décennies suivantes, non sans incidence sur l'évolution de la capitale. Sans perdre son potentiel industriel, Moscou se développe davantage dans le secteur tertiaire. L'impact de la guerre est également sensible dans l'évolution de l'architecture moscovite. Dans la mesure où l'accent a été mis sur les sentiments patriotiques et nationalistes russes pour favoriser l'unité nationale contre l'envahisseur, la guerre contribue à confirmer l'orientation passéiste de l'architecture soviétique. Le dernier événement important de la période stalinienne en ce qui concerne la physionomie de la capitale est la mise en chantier, à partir de 1948-1949, des immeubles dits " à grande hauteur " (vissotnyi zdanie). Huit gratte-ciel en forme pyramidale sont ainsi édifiés dans différents quartiers de la capitale entre 1948 et 1954, parmi lesquels le ministère des Affaires étrangères et l'université de Moscou. Ces constructions constituent le point d'orgue de l'idée, chère aux auteurs du plan de reconstruction de 1935, de nouvelle " silhouette de la ville ".
C'est sans aucun doute sur le plan démographique que l'incidence de la guerre mériterait le plus d'être étudiée. Mais l'absence de recensement entre 1939 et 1959 ne permet pas d'appréhender la portée des bouleversements dans ce domaine.
" Moscou pour les masses " (1953-1989)
La mort de Staline en mars 1953 et le " dégel " politique qui s'ensuit avec l'avènement de Nikita Khrouchtchev à la tête du parti se traduisent, d'abord, par des actes de portée symbolique marquant le retour du consumérisme et l'abandon définitif des projets les plus ambitieux de l'ère stalinienne. La réouverture de l'ancien centre commercial géré par la municipalité (Goum) sur la place Rouge en décembre 1953, le réaménagement du restaurant Praga (établissement emblématique du vieux Moscou) de l'Arbat en 1955, la construction de la piscine à ciel ouvert à l'emplacement des fondations du palais des Soviets constituent ainsi quelques-uns des premiers signes tangibles du changement. À partir du milieu des années 1950, l'accent est mis sur la construction d'immeubles d'habitation visant à résorber la pénurie chronique de logements. L'édification de nouveaux quartiers périphériques, tel Novye Cheremushki, au sud-ouest de la ville, marque le début d'un nouvel accroissement de la capitale au profit des masses. Cette période de construction intense, programmée dans le plan d'aménagement de 1952, se caractérise par une très forte uniformisation du bâti et par le rythme spectaculaire des réalisations. En l'espace de sept ans, de 1954 à 1961, le nombre des nouveaux immeubles a quadruplé. Limités à cinq étages jusqu'à la fin des années 1950, les bâtiments d'habitation atteignent neuf étages et plus par la suite. En 1960, le territoire de Moscou est délimité par le M.K.A.D., la nouvelle grande artère périphérique, alors en cours de construction. Cette nouvelle phase de modernisation affecte aussi le centre de la capitale, notamment par l'aménagement ou la percée de nouveaux axes, telles l'avenue Komsomol (1958-1965) ou l'avenue Kalinin dont l'édification entraîne la destruction de la majeure partie de l'Arbat, l'un des plus vieux quartiers de la capitale. Au cours des deux décennies qui suivent la mort de Staline, l'urbanisation de Moscou est conduite sans véritable plan d'ensemble. Telles sont du moins les conclusions qui ressortent du plan d'aménagement de 1971, conçu pour les vingt années suivantes. La protection des monuments historiques, les préoccupations d'ordre écologique et la construction d'infrastructures de santé, d'éducation liées à l'extension urbaine sont désormais à l'ordre du jour. Un meilleur contrôle de l'espace est organisé, notamment par la création de zones industrielles périphériques destinées à désenclaver le centre de la capitale. Le plan d'aménagement de 1971 pose comme condition du progrès la restriction de la croissance démographique, stigmatisant l'immigration incontrôlée que connaît la capitale. L'accroissement annuel de la population moscovite, bien qu'ayant ralenti au cours des deux décennies d'après guerre reste trop important. Évalué à 2,4 p. 100 entre 1947 et 1956, cet accroissement fait bientôt l'objet des critiques de Nikita Khrouchtchev qui, en 1956, l'attribue essentiellement aux flux des nouveaux migrants (300 000 personnes entre 1951 et 1955) et s'en prend aux " sérieuses violations " de la " passeportisation " obligatoire. Un décret de 1958 renforce le contrôle de la propiska en particulier à travers les modalités d'obtention des logements. Cette mesure, prise parmi d'autres, contribue effectivement à une diminution notable du taux de croissance annuel : 1,6 p. 100 jusqu'en 1960, puis 0,9 p. 100 jusqu'au milieu des années 1960. Mais, dès la seconde moitié de la décennie, ce taux augmente à nouveau : 2 p. 100 entre 1965 et 1969, oscillant entre 1,4 et 1,6 p. 100 de 1970 à 1985. Ce n'est qu'à partir de cette date qu'il décroît véritablement (0,75 p. 100). En 1959, la population de Moscou est estimée à 6,1 millions d'habitants ; en 1970, elle a augmenté d'un million. Elle atteint 8,6 millions en 1985. Cette augmentation n'est due que pour une faible part au mouvement
naturel de la population. Si le
taux de natalité, globalement faible, s'est légèrement accru à la faveur des politiques d'incitation à la naissance et de l'amélioration des conditions de vie (passant de 11,9 p. 1000 en 1970 à 14,2 p. 1000 en 1985), l'accroissement du taux de mortalité, relativement élevé à Moscou en raison du vieillissement de la population, en a minimisé les effets. C'est donc le mouvement migratoire de la population qui explique principalement la hausse du nombre de Moscovites au cours de la dernière période soviétique. Ainsi, d'après le recensement de 1989, 46,8 p. 100 des habitants de la capitale sont nés hors de Moscou.
À partir des années 1950, la modernisation de la capitale se traduit par le développement important du secteur tertiaire, en particulier grâce à l'implantation de nombreux instituts de recherche. La concentration de l'activité scientifique et d'administration de la recherche nationale y est en effet très significative : alors que ce secteur ne comptait que 5 p. 100 des actifs de Moscou en 1940, il en représente 17 p. 100 en 1965 et 20 p. 100 en 1985. Parallèlement, la part des actifs employés dans la production industrielle n'a cessé de chuter, passant de 44 p. 100 en 1940 à 33 p. 100 en 1965 et à 25 p. 100 en 1985. Cette évolution n'a pas été sans incidences sur le tissu urbain. À l'instar de nombreuses métropoles occidentales, le centre de Moscou se dépeuple au profit des activités d'administration et de commerce. En 1989, les quartiers centraux représentent 21 p. 100 de l'ensemble de la population moscovite et concentrent 51 p. 100 des emplois de la capitale. L'accroissement très sensible de l'intelligentsia technique et scientifique s'est répercuté sur le niveau d'éducation des Moscovites. La part de la population ayant reçu une formation supérieure est passée de 19,5 p. 100 en 1979 à près de 25 p. 100 en 1989. Cette évolution a contribué à accroître les disparités constatées entre la capitale et la plupart des grandes villes de province et des autres républiques. Elle a surtout profité aux Russes, dont l'importance proportionnelle dans la population moscovite a enregistré peu de variations depuis les années 1930, représentant en 1989, environ 89 p. 100 des habitants de la capitale contre 2,8 p. 100 d'Ukrainiens, le deuxième groupe national.
Le nouveau Moscou
À la suite de l'effondrement de l'U.R.S.S. en décembre 1991, Moscou est devenue la capitale de la fédération de Russie. La nouvelle Constitution de décembre 1993 lui confère le statut de " sujet de la fédération ", ce qui n'est pas sans conséquences, notamment en ce qui concerne le financement, pour partie fédéral, du budget de la ville. Les bouleversements politiques intervenus dans le pays ont conduit à d'importantes réformes dans l'administration de la ville dès 1991 : l'élection du maire de Moscou au suffrage universel en 1991, constitution de la Douma municipale en 1993, découpage de la capitale en dix arrondissements (okrug) organisés en municipalités et dirigés par des préfets nommés par le maire de Moscou.Mais la nouvelle répartition des pouvoirs engendre des dysfonctionnements et des conflits entre les différentes institutions municipales, qui pèsent pour beaucoup dans les modalités du développement urbain. Des investissements très importants ont été effectués visant à transformer l'ancienne métropole socialiste en cité capitaliste et à faire de l'ex-capitale de l'U.R.S.S., la capitale de la nouvelle Russie indépendante. Cette double ambition modernisatrice et identitaire s'est traduite par des réalisations de grande envergure. Il en va ainsi de la reconstruction, à l'identique, de la cathédrale du Christ-Sauveur, la plus grande cathédrale de Moscou, dynamitée en 1931 dans le but de faire place au palais des Soviets - jamais construit -, ou encore de la reconstruction de la porte de la Résurrection aux abords de la place Rouge, détruite dans les années 1930 pour faciliter le déploiement devant le Kremlin des grands défilés commémoratifs de la révolution d'Octobre et du 1er mai . Parallèlement à ces " restaurations " symboliques figurent des projets très ambitieux tel " Moskva-city ", vaste complexe de bureaux et de commerces entre la place du Manège et la rive gauche de la Moskova. L'immense centre commercial, situé sous la place du Manège et conçu sur une surface de 33 000 mètres carrés est ainsi destiné à représenter le Moscou du troisième millénaire.
L'affirmation du dynamisme et du rayonnement de la capitale fut au cœur des manifestations spectaculaires organisées à l'occasion du 850e anniversaire de la ville, en septembre 1997. De fait, malgré la disparition de l'U.R.S.S., Moscou reste une puissance économique de premier plan, concentrant entre 70 et 80 p. 100 des ressources financières de la fédération de Russie. L'activité industrielle de la capitale occupe toujours environ 20 p. 100 de la population active, mais c'est l'un des secteurs les plus touchés par le chômage (60 000 licenciements en 1995). Bien que les statistiques officielles du chômage (moins d'1 p. 100 à Moscou en 1995) doivent être considérées avec prudence, en raison principalement du sous-enregistrement des sans-emploi, la population de Moscou paraît effectivement peu touchée par ce problème. La multiplication des petites et moyennes entreprises privées qui se développent dans des secteurs très diversifiés semble compenser, en matière d'emploi, les pertes liées à la restructuration économique. La transition vers l'économie de marché a accentué les disparités sociales au détriment des classes moyennes, proportionnellement moins représentées à Moscou qu'à l'échelle nationale. Si les signes d'enrichissement sont tangibles - par exemple, l'accroissement annuel d'environ 20 p. 100 du parc automobile depuis le début des années 1990 -, les signes d'appauvrissement le sont également. La paupérisation touche en particulier les personnes âgées et retraitées. C'est sans doute du point de vue des mouvements démographiques que les bouleversements intervenus depuis la fin des années 1980 sont les plus notables. En effet, la population de Moscou décroît régulièrement, à raison de 100 000 à 200 000 personnes par an, portant le nombre de Moscovites à 8 millions environ en 2000. Néanmoins, les autorités municipales soulignent l'existence d'un nombre important de " clandestins " (le système de la propiska, théoriquement aboli à la fin des années 1980, s'est en fait maintenu sous de nouvelles modalités), estimé à environ 3 millions au milieu des années 1990. Cette baisse de la population réside dans la conjugaison de différents facteurs. La diminution des flux d'immigration, liée en partie à la politique dissuasive menée par les dirigeants municipaux, l'explique partiellement. Mais on constate également une chute importante du taux de natalité, qui est passé de 10,5 p. 1000 en 1990 à 8 p. 1000 en 1995 et une augmentation sensible du taux de mortalité qui, de 12,3 p. 1000 en 1990, a atteint 16,9 p. 1000 en 1995. Cette évolution, qui traduit notamment le poids des incertitudes face aux changements témoigne des difficultés auxquelles sont confrontés les Moscovites à l'heure de la transition. Tout en étant la vitrine de la nouvelle Russie, Moscou reste fragilisée par les conséquences, encore difficilement estimables, de l'effondrement de l'U.R.S.S.

__________________________________
© 2002 Encyclopædia Universalis France S.A. Tous droits de propriété intellectuelle et industrielle réservés.